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TRADITION

Ouvrir les tombes ...
Exhumation des morts sur les hauts-plateaux malgaches
Par Christine Ranarivelo | 01/10/2009(Mada) De juin à octobre, c'est la période des retournements des morts à Madagascar. Une femme de lettres d'origine française, a eu l'occasion d'assister sur les hauts-plateaux malgaches à cette tradition qui consiste à déterrer un défunt, l'envelopper d'un nouveau linceul et l'enterrer de nouveau. Voici le récit qu'elle a tiré de cette cérémonie traditionnelle.
Le soleil malgache rayonne déjà fort ce matin : ce sera une belle journée d'hiver austral que ce samedi de septembre pour procéder à la cérémonie de retournement des morts ou famadihana. Cette cérémonie fait partie du culte des razana (ancêtres), d'une haute importance pour les Malgaches. Elle consiste en un rituel bien défini, basé sur l'exhumation des morts par la famille, le changement de linceul, et le retour dans le tombeau, existant ou nouveau. C'est une journée de devoir envers les ancêtres, chargée de respect et de vénération, et de communion entre les vivants et les morts car ils vont passer une journée entière ensemble, avec des contacts non seulement spirituels mais physiques. Les razana ayant un pouvoir bénéfique dans la culture malgache, c'est l'occasion de leur demander leur bénédiction ainsi que leur protection. Tous ces aspects font du famadihana une grande journée de réjouissances, qui s'exprimera par le partage (du repas, des dépenses) et par de la musique, des chants et des danses.
Ce matin, il s’agit en fait d’un double famadihana, car nous allons non seulement recouvrir les morts d’un nouveau linceul de soie, le lamba, mais en plus nous allons les transférer dans un nouveau tombeau, qui se trouve dans le jardin jouxtant la maison de famille, à côté des anciennes tombes. Ce nouveau tombeau est superbe, blanc et gris, avec une énorme porte taillée dans un bloc de pierre de belle épaisseur ; à l’intérieur se trouvent des étagères en pierre qui permettront d’accueillir tous les membres de la famille au cours des prochaines années. Des casiers ont été prévus en bas, où les morts récents seront déposés sur un lit de charbon de bois. A l’extérieur de la pièce mortuaire, sur la « véranda » du tombeau, on a construit une petite cave pour y mettre les enfants morts à la naissance, les zazarano (littéralement
« enfant-eau », car, aussi surprenant que cela puisse paraître, ils se transforment en eau au bout de quelques années.Nous allons procéder dans quelques instants au retournement de quatre personnes : les parents, décédés en 1968, déjà retournés en 1994 et réunis dans un seul et même linceul ; le beau-fils de ceux-ci, européen, décédé voilà neuf ans et sa fille, disparue prématurément depuis huit ans.
Pour les Malgaches, cette cérémonie est non seulement un devoir mais aussi une joie : toutefois, la journée sera éprouvante pour la famille proche, surtout concernant le beau-fils et plus encore sa fille, partie trop tôt.
La famille se réunit tous les jours depuis une semaine, pour soutenir la personne qui organise ce famadihana, fille, veuve et mère à la fois, mais aussi sa sœur, ses enfants et ses petits-enfants. On l’assiste sur tous les détails de logistique, en plus de la réception : les différentes étapes de la cérémonie, les nouveaux lamba pour l’enveloppement, et divers accessoires comme peigne, miroir, rubans et quelques litres de rhum pour les différents intervenants (voir ci-après).
La veille de la cérémonie, nous sommes tous allés appeler les ancêtres devant le tombeau à la tombée de la nuit, non sans oublier de verser un peu de rhum devant le tombeau, c’est le joro ( la part des ancêtres).
Le maître de cérémonie, le mpanandro (devin-astrologue), a défini la date et le déroulement des opérations. Il est assisté de deux équipes : la rouge, un orchestre mobile et la blanche, en charge de l’exhumation et de l’enveloppement des corps. L’orchestre est composé d’une dizaine de musiciens, trompettistes, flûtistes, batteurs…Ils ont troqué leur bel habit traditionnel composé d’une redingote rouge, nouée à la ceinture d’un lamba coloré, d’un pantalon blanc, et d’un chapeau de paille, contre un uniforme nettement moins chic mais sans doute plus fonctionnel : un pantalon de treillis rouge, une chemise bleu pâle à manches courtes et une casquette noire. Outre leur rôle premier qui est d’appeler les esprits, leur présence est déterminante dans l’accompagnement de la journée, elle égaye l’atmosphère et insuffle l’énergie nécessaire à la famille. On les encourage en les gratifiant de quelques litres de rhum, malheureusement, en fin de matinée, la musique faiblit et devient un peu dissonante! Côté«enveloppeur», on est en combinaison blanche. Le mpanandro est le seul en costume, coiffé d’un feutre.
La veille et l'avant-veille, les amis et les relations se sont succédés en fin d'après-midi afin de présenter leurs félicitations à la famille pour l'événement à venir et remettre une enveloppe contenant une petite participation aux frais générés par la fête, le kodrazana.
Ce matin, la famille proche représentant une vingtaine de personnes est là, autour des tombes et du nouveau tombeau. Tous arborent une mine un peu grave car ce qui les attend est un peu difficile. Les enfants nous rejoindront plus tard, on les occupe à l’écart. Un neveu, rompu à ce genre de cérémonie, donne le top du départ. L’équipe blanche commence à donner des coups de pioche sur la tombe, pour la desceller. On commence par celle des parents. A l’ouverture, un cri d’effroi : la tombe est remplie d’eau, il y a eu une infiltration, le cercueil flotte dans l’eau. Tout le monde se demande dans quel état seront les corps. Après de multiples efforts, on parvient à hisser le cercueil rempli d’eau sur le bord de la tombe. Fait de bois de camphrier douze ans auparavant, lors du premier retournement, il est heureusement impeccable. Un coup de pioche sur son flanc le libère de l’eau à l’intérieur, qui se déverse à flot. A nouveau un moment critique : que va-t-on découvrir à l’ouverture du cercueil ? Dans l’inquiétude générale, l’orchestre joue de plus belle. Ca y est, c’est ouvert, le linceul en soie réunissant les deux corps est miraculeusement intact, on le sort délicatement et on le dépose sur une natte prévue à cet effet. Avant d’emballer les corps dans un nouveau linceul , il faut que le couple sèche bien au soleil, heureusement déjà ardent. Le mpanandro prononce un petit discours rituel. Notre hôtesse est soulagée car elle a maintenant la preuve que ce retournement était urgent et nécessaire, en particulier pour ses pauvres parents, totalement immergés.
L’on passe sans attendre à l‘ouverture de la deuxième tombe, car cette partie (l’exhumation et l’enveloppement) doit être terminée avant l’arrivée des invités à 11 h. Tout va assez vite cette fois, trop même : une fois la pierre tombale descellée, on hisse le cercueil, colossal avec ses poignées argentées. Le mari de notre hôtesse, européen, a juste été enveloppé dans un linceul à sa mort, mais pas attaché serré, à la malgache. L’équipe blanche passe les mains sous le linceul et le transfère sur la natte. On devine qu’il s’est bien conservé grâce à la soie, même si cela est moins frappant que pour un enveloppement à la malgache, où le corps est véritablement momifié. Il est juste un peu plus petit et plus maigre et paraît assez léger. Sa femme s’incline, caresse le corps à travers le linceul, elle est forte. Un premier tissu blanc enveloppe le corps puis un lamba de soie naturelle brune à rayures noires, vertes et rouges se superpose. Une bouteille vide avec son nom est glissée dans le linceul, pour les générations futures. Un ruban lie les deux extrémités ensemble. C’est beau.
On passe maintenant à la jeune femme. C’est le moment le plus émouvant car beaucoup des personnes présentes lui sont contemporaines et partagent de merveilleux souvenirs d’une jeunesse dorée dans les années soixante. Son fils est là, ainsi que son mari. On procède de même que pour son père. On la recouvre d’un riche lamba blanc et or, elle est superbe.
Il faut maintenant apporter les corps sur la table où ils vont être exposés au milieu de fleurs et de leurs photos. On décide de laisser le grand-père et la grand-mère prendre l‘air, de toute façon, ils ont déjà eu leur fête il y a douze ans. Les fils de la famille hissent les linceuls sur leur épaule, la musique bat son plein, le mpanandro ouvre la marche, quelque peu triomphale. On les installe bien confortablement, tout est prêt, les invités ne vont pas tarder.
Les voilà, ils arrivent : ils passent d’abord admirer les rois de la fête, contempler leurs photos, arrangées sur un grand panneau en raphia. L’ambiance est détendue, tout le monde est ému mais heureux. Notre hôtesse supervise les opérations tout en étant accaparée par les invités. On passa à table, deux kabary (discours) sont prononcés, l’un en malgache l’autre en français.
Le repas est riche, comme il se doit : viande grasse, riz à profusion (vary be menaka) mais aussi plats raffinés.
A 14 h 30, conformément à la décision du mpanandro, il faut faire rentrer les « retournés » dans leur nouvelle demeure. La musique est repartie. Les petites-filles en tête du cortège, chargées de fleurs, les hommes en dernier, on doit faire plusieurs fois le tour du tombeau, entre trois et sept fois selon la coutume, dans le sens des aiguilles. On les installe à l’intérieur, le père à côté de sa fille et les grands-parents enfin au sec dans leur beau lamba. La porte massive est close. La clé en revient au petit-fils. Le mpanandro déclame son discours à toute vitesse, on lui a dit de faire vite, car les Malgaches sont des experts en kabary et en formules rituelles de politesse très alambiquées. Un frère franciscain, ami de la famille, clôt la cérémonie par quelques mots, sur le mystère de la vie éternelle, qui nous ravissent. Le soleil commence à rosir, la musique s’arrête. Les invités partent, la famille proche se réunit et se congratule. La soirée sera longue et arrosée. Tout s’est bien passée, notre hôtesse est exténuée, mais comme délivrée et toute légère : c’est la magie du famadihana.






