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    Fantasme

    Par Szumski | 01/10/2009

    (Mada) Il était une fois dans l’Androy, au sud de la grande île de Madagascar, un vieil homme nommé Bedoda. Bien que décédé, celui-ci ne se résigna pas à rester dans le royaume des morts. Il fit de nombreuses apparitions parmi les vivants…

    C’est décembre et c’est midi. Pas le moindre souffle dans l’air surchauffé. Les zébus sont affalés contre les rohy (1) aux boutons d’or. Le corbeau a les ailes entrouvertes, sur la branche d’un famaty (2) nu et vert, comme une pierre noire posée sur du bois. Les fumées sont dissipées au-dessus des feux où la braise rougeoie encore du dernier kapok de maïs cuit. Le ciel est plus blanc que bleu. La chaleur, intense, affecte les lignes d’horizon d’un doux frémissement serpentin comme de l’embrun qui ondule, et en y regardant trop fixement, la forme des buissons rébarbatifs, dans le lointain, semble bouger sans cesse, sans se déplacer, comme une danse du ventre orientale démultipliée mais sans forme précise. L’atmosphère embaume le bois sec, légèrement irritant aux narines.

    Dans cette halte extranaturelle des êtres et des choses monte insensiblement, d’abord comme un murmure, un chant rauque, aux finales répétées, d’une basse voix grondante, peu à peu lancinante dans le silence qui est total. Les cases sont fermées pour maintenir un semblant de fraîcheur et aussi, surtout, par une crainte inavouée. Car dans les buissons troubles bougeant dans l’air vaporeux, bouge aussi une forme plus dense, distincte comme un brouillard plus opaque aux contours humains.

    Et le chant, du village, solitaire, fuse plus aigu comme une plainte, une exorcisation voulant éloigner un danger indéfinissable qui en ce moment s’approche des cases. Il touche à peine le sol brûlant, comme un tourbillon d’air chaud entraînant du sable gris qui passe follement le long de la place où il tourne sur lui-même ; parfois il s’arrête brusquement pour reprendre son souffle. Puis le tourbillon fantomatique s’éloigne vers les champs de baguedas pour se nourrir sans doute, puisque aucune présence ne s’est manifestée à son apparition intempestive.

    - Il voulait à manger. C’est Bedoda qui est revenu. Pourquoi ne nous laisse-t-il pas en paix ?

    L’alizé monte dans les branches qui bruissent, le corbeau, sortant de sa torpeur, s’envole lourdement, une génisse beugle, les chiens, haletants, écrasés de chaleur, enfin sortent leur museau d’entre leurs pattes et aboient, on ne sait pourquoi. Une porte grince, une marmite tinte.

    Le chant pleureur s’est tu et la vie reprend sur un rythme ralenti, dans un panorama androyen (3) où chaque plante porte ses épines mais aussi ses fleurs aux teintes inégalables. La vie matérielle a repris son cours normal, tandis que le côté éthéré, fantasque – le colloque avec l’au-delà – s’efface rapidement devant les obligations quotidiennes, comme le prouve la volaille poursuivie à coups de pierres pour que le sorgho soit moins fade au repas du soir.

    Les jours d’apparition de Bedoda sont commentés, le soir venu, alors que la lune brillante éclaire les parcs à bœufs où foisonnent les cornes de lyres attestant l’importance des troupeaux revenus des pâturages tendus sur lesquels les rosées sont léchées dès l’aube par le bétail à qui les rares mares boueuses ne suffisent pas.

    Sous le kily (4) épais de feuilles sombres, devant un feu odorant de sève éloignant les moustiques hargneux, l’histoire du vieux Bedoda. Bien que mort, il reste fâché avec les siens, à cause surtout de sa belle-fille Hoazy, qui ne l’aimait pas beaucoup, son beau-père.

    Une fois, malade, toussant, il avait passé par les incantations habituelles du sorcier et aussi par ses désirs. L’ombiasy (5) avait dit que pour une guérison efficace il faudrait abattre le gros taureau rouge de son fils, mari de Hoazy, et en boire le sang fumant encore, ce qui, sans aucun doute, lui redonnerait les forces nécessaires pour reprendre sa santé, chancelante pour le moment.

    Les marmites pleines de viande brillaient déjà en imagination dans le regard de l’ombiasy, se pourléchant. « Mais, dit-il, faut que ce soit toi qui sollicite la bête à ton fils Tiria ». Celui-ci l’avait apportée en dot, lors de son mariage avec Hoazy.

    Mais c’est que Hoazy s’interposa : « Il y a d’autres bêtes dans le parc ; pourquoi juste notre taureau ? ». Bedoda se lamenta de la cruauté de sa belle-fille : « Tu ne veux pas que je guérisse ». Le sorcier expectora, mal à l’aise ; le fils reprit le thème de sa femme. Oui, pourquoi pas une autre bête ?

    Bedoda, à la merci de la décision du sorcier, n’osa enfreindre celle-ci. La belle-fille n’alla plus soigner son beau-père grognon. Le fils poursuivit les tractations, cherchant à se concilier tout le monde, à l’androyenne, c’est-à-dire des jours, des semaines, à chaque crépuscule, sous le tamarinier, serein, lui,
    « Parce que, tu comprends, si je cède mon taureau, tu recouvriras ta santé peut-être, père, mais moi je perds alors ma femme » - qu’il aimait bien.

    Le temps arrangea finalement les palabres sans fin : sans avoir bu du sang de zébu, le grisonnant Bedoda se rétablit, presque au dépit du sorcier qui ne vit pas ainsi des yeux de graisse dans sa marmite aux herbes cuites sans sel, car il fut remercié par quelques pièces luisantes seulement.

    Quand l’hiver aux vents frais s’engouffra dans le village, dans l’Androy, ce fut le père de Hoazy, d’âge fort avancé, qui s’en alla. Pour ce décès, Hoazy décida de sacrifier le beau zébu rouge dont les majestueuses cornes garniraient le tombeau familial. Son mari ne put qu’accéder à ce désir, d’autant que c’était la coutume.

    C’est là que la fureur de Bedoda s’extériorisa véhémentement, envers son fils et sa belle-fille, leur hurlant sa rancœur, reprochant à son fils sa préférence pour son beau-père. Le fils eut beau protester à juste raison que lui n’était pas mort, mais bien vivant (« Y a qu’à t’entendre ! »). Bedoda fielleux, n’en cria pas moins sa déception en proférant des paroles maléfiques : « Je te maudis, toi et tes descendants ; même dans la tombe, je viendrai te le rappeler, toi qui m’as refusé un bol de sang alors que j’étais bien malade ».

    Bedoda, vieillissant, partit à son tour quelques années plus tard. De nombreux zébus lui furent sacrifiés. Mais quand les brûlants midis de l’Androy s’appesantissent sur les choses, quand les brumes sèches, les tourbillons sableux se meuvent dans les fourrés, l’on dit que c’est Bedoda qui se manifeste à son fils, qui chante alors pour conjurer la malédiction.

    --------

    (1) Arbres fruitiers.
    (2) Une espèce d’arbuste.
    (3) De la région Androy, dans le sud malgache.
    (4) Tamarinier.
    (5) Sorcier, astrologue.

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