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CRIS & CHUCHOTEMENTS
Mes chansons de toujours
Par Flavien Ranaivo | 01/10/2009(Mada) Les cinq poèmes en français ci-après sont de Flavien Ranaivo, poète malgache né en 1914. Ce sont des « poèmes de traduction » des hainteny (poèmes énigmatiques) et des ohabolana (dires de référence) de la littérature traditionnelle de Madagascar.
Grâce à l‘Anthologie de Léopold Senghor, Flavien Ranaivo, poète malgache né en 1914, a été connu hors de Madagascar. Son œuvre poétique se rassemble en quatre plaquettes publiées entre 1947 et 1975. Senghor la caractérisait comme un prolongement de la recherche de Jean Joseph Rabearivelo : « Flavien Ranaivo prend la poésie malgache au point précis où l’avait laissée J.J. Rabearivelo et lui fait franchir un pas décisif ».
De fait, Ranaivo semble avoir beaucoup médité sur le retour du poète de Presque Songes, Traduit de la Nuit et Vieilles chansons des pays d’Imerina à la tradition malgache du hainteny. A son tour, le poète est resté fidèle à ses racines profondes. Et ce, après avoir connu la tentation de l’imitation des poètes parnassiens et symbolistes, comme tous les écrivains malgaches francophones de sa génération. C’est que, la langue malgache originale s’est effacée, un temps, devant la mode importée de la prosodie occidentale, adoptée par les écrivains du XIXème siècle.
A la fin de son premier recueil, Ranaivo glisse un poème en quatrains assez laborieusement versifiés, comme l’exemple d’une poétique à laquelle il va tourner le dos.
D’après les linguistes, si on compare les poèmes de Flavien Ranaivo aux traductions avérées de hainteny (par exemple aux Vieilles chansons des pays d’Imerina de Jean Joseph Rabearivelo), on est saisi par la tonalité particulière qui s’en dégage. Son écriture se spécifie par sa nudité, son goût de l’ellipse, la recherche des contrastes violents. On le sent tout au désir de retrouver dans le français les subtilités propres à la langue malgache. Il la rend présente dans ses vers par le dépouillement de la phrase, la suppression des mots-outils, l’usage de tirets pour agglutiner les mots à l’image des mots-valises du malgache. Sa thématique reprend celle, amoureuse, de la poésie populaire. Mais il y adjoint une mélancolie sans raison, qui est comme la marque des hautes terres de Madagascar : tristesse vague et lancinante, désir de retour vers quel Eden perdu ?
Vulgaire chanson d’amant
Ne m’aimez pas, ma parente,
comme votre ombre
car l’ombre au soir s’évanouit
et je dois vous garder
jusqu’au chant du coq ;
ni comme le piment
qui donne chaud au ventre
car je ne pourrais alors
en prendre à ma faim ;
ni comme l’oreiller,
car on serait ensemble aux heures de sommeil
mais on ne se verrait guère le jour ;
ni comme le riz,
car sitôt avalé vous n’y penseriez plus ;
ni comme les douces paroles
car elles s’évaporent ;
ni comme le miel,
bien doux mais trop commun.
Aimez-moi comme un beau rêve,
votre vie la nuit,
mon espoir le jour,
comme une pièce d’argent
sur terre ne m’en sépare,
et pour le grand voyage
fidèle compagne ;
comme la calebasse,
intacte sert à puiser l’eau,
en morceaux, chevalets pour valiha.
Il est des baisers
Il est des baisers longs, comme celui premier au creux du rocher ;
des baisers légers, ceux que je happe aux lèvres trop tôt colorées,
au sortir d’une étreinte ;
des baisers furtifs, comme celui des séparations ;
des baisers profonds, comme ceux que l’on prend paisiblement ;
des baisers suaves, ceux que l’on échange dans la sérénité ;
des baisers d’oiseaux ceux de la symbiose ;
des baisers doux, ceux de la coupe-aux-litchis ;
des baisers tristes, ceux des moments de chagrins ;
des baisers de délire, ceux que l’on donne en tremblant ;
des baisers du paradis, lorsque tes mains caressent mon visage
et s’égarent dans mes cheveux bleus ;
mais il est un baiser de rêve : la réconciliation.
Regrets
Six routes
partent du pied de l’arbre-voyageur :
la première conduit au village-de-l’oubli,
la seconde est un cul-de-sac,
la troisième n’est pas la bonne,
la quatrième a vu passer la chère aimée
mais n’a pas gardé la trace de ses pas,
la cinquième
est pour celui-que-mord-le-regret,
et la dernière…
je ne sais si praticable.
Secret
A l’enfant délaissé par ses amis je ressemble :
seul à jouer au sable.
Mais n’ai pas encore perdu la tramontane
pour donner tort à celle-qui-rentre-chez-elle.
Non loin d’ici
il est une rizière aux épis en devenir :
cuit à grande eau le grain sera succulent,
à la vapeur il sentira bon.
Prenez cela,
ce sera rappeler le goût du temps emmielle,
Prenez ceci,
un parfum de l’absente.
Eh ! Oui, ma parente,
j’apprends qu’un autre vous a séduite :
j’en suis à ne pouvoir avaler une seule gorgée d’eau.
Epithalame
Un petit mot, Monsieur, un petit conseil, Madame.
Je ne suis pas celui-qui-vient souvent comme une cuiller de faible capacité,
ni celui-qui-parle-à-longueur de journée comme un mauvais ruisseau à travers la rocaille,
je suis celui-qui-parle-par-amour-pour-son-prochain.
Je ne suis point la pirogue-effilée-qui-dérive-sur-l’eau-tranquille,
ni la citrouille-qui-se-trace-un-dessin-sur-le-ventre,
et je ne suis à même de fabriquer une grande soubique,
je suis toutefois capable d’en faire une petite.
Epi et homme sont ressemblants :
l’un l’autre, à sa façon, produit :
le premier des grains, le second des idées.
Je ne suis pas celui-qui-danse-sans-être-invité,
ni le-célibataire-qui-donne-des conseils-aux-gens-mariés,
car je ne suis pareil à l’aveugle qui voit pour autrui.
Vous n’êtes point sots que l’on sermonne,
vous êtes de noble descendance,
vous êtes les voara au feuillage touffu,
les nénuphars parures de l’étang.
Vous êtes les-deux-amours-nées-un-jour-faste,
personne ne s’est occupé de vous.
Vos amours ne sont point larmes-provoquées-par-fumée,
ni raisin-verts-ramollis-par-doigt-d’enfant.
Tenez à l’amour comme à vos propres prunelles.
L’avoko fleurira-t-il trois fois dans l’année,
la lune aura-telle douze phases dans le mois ?
Que vos amours ne s’en ressentent point.
Doux l’amour lorsqu’il ressemble à du coton :
souple et moelleux et jamais ne se brise.
Eau de grève :jamais ne tarit.
Sentier : fréquentez-le souvent, il paraîtra plus vivant.
Ne soyez pas comme le rocher et le caillou :
l’énorme reste muet, le petit ne grandit.
Les bœufs sauvages se dressent,
mais ne se cache l’amour.
Les patates ne se pilent :
cuites telles quelles, elles sont déjà tendres.
L’amour est la corde humide qui enlace le mariage.
Ainsi, faites comme les arbres d’Ambohimiangara :
fruits éternels, branches souples.
Le conjoint comme le sel :
en grains il n’entame les dents, en poudre il rehausse la viande.
Seriez-vous fatigués ? Couchez-vous sur le côté.
Seriez-vous ankylosés ? Mettez-vous au soleil.
Coup de bambou ? Marchez sous le ravenala.
Les pots en terre d’Amboanjobe se cassent au bout d’une semaine,
Le mariage, lui, est comme la chair, la mort seule la sépare de l’os.
Occasions de querelle : autant que ce sable.
Un conseil :
ne soyez pas comme le petit chien battu par un fou
et qui crie sa douleur à tous les environs :
les scènes de ménage ne se divulguent pas.
Toute chose a sa raison d’être ;
montagne : refuge des brouillards,
vallée : abri des moustiques,
bras d’eau : repaire des caïmans ;
l’homme, lui, est sanctuaire de la raison.
Vous, jeune homme, ne soyez pas l’homme-réputé-courageux
et qui a peur de passer la nuit seul dans le désert.
Désagréable la vie en poulailler :
le coq chante tandis que la poule caquette.
Si la corde est tendue, ne tirez davantage.
Ne suivez pas les conseils de la Colère,
sitôt exécutés ils deviennent regrets.
Fruits verts, ne les récoltez pas,
ils vous rendront malades.
L’emportement ne peut porter bien loin ;
les râles s’arrêtent à la hauteur du nez.
Le pire des malheurs : larmes.
Discorde : furoncle au front, dépare le visage, douloureux par surcroît.
Ne convoitez pas la coiffure qui sied à la voisine.
Pêche à la nasse : ne raclez trop profond, vous aurez de la vase ;
désir démesuré vous donnera maladie.
De la sagesse faites un lamba :
vous vous en couvrez si vivez,
si mourez, un linceul.
Ne soyez pas comme les chats :
friand de poisson, ils détestent la nage.
Le travail est l’ami des vivants.
Travaillez donc, travaillez,
les pauvres sont des charges pour l’humanité.
Seriez-vous beau, mais besogneux :
parlez, on vous écoute,
en chemin vous marcherez derrière les autres.
Car l’enfant qui ne veut travailler :
dans un verger, maraudeur ;
dans la ville, quémandeur ;
à la maison, de trop.
Le travail, mes amis, seul fait l’homme.
Que la femme toute la journée durant,
au métier s’accroupisse,
que l’homme soit dans les champs du lever au coucher du soleil ;
si procédez ainsi, et que Fortune n’apparaisse,
ne vous désolez point,
le Seigneur-Parfumé vous viendra en aide.


