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  • PRESSE MALGACHE : DE LA RESTRICTION A LA LIBERTE SURVEILLEE

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    La dernière reine de Madagascar, Ranavalona III, a été envoyée en déportation par les envahisseurs français après une intense campagne de presse orchestrée par leurs colons installés dans la Grande Ile

    1.Période pré coloniale :
    « La liberté de presse favorise les intérêts étrangers »

    Propos de Richard Claude Ratovonarivo recueillis par Sylviane Loubradou | 17/05/2011

    (MADA.pro) Ce dossier thématique concerne l’évolution de la liberté de la presse et les atteintes à la liberté d’expression à Madagascar, depuis la naissance du premier journal malgache en 1866 à nos jours. Pour en parler : Richard Claude Ratovonarivo, directeur-fondateur de MADA.pro. Editeur de presse, journaliste et enseignant en journalisme, celui-ci a effectué des recherches sur la presse malgache.

    Les propos de Ratovonarivo ont été recueillis par Sylviane Loubradou. Celle-ci s’est, pour sa part, intéressée très tôt aux problèmes des médias à Madagascar puisqu’elle a consacré à la presse malgache ses mémoires et sa thèse d’études universitaires en science politique en France.

    Dans cet entretien, il sera surtout question de l’évolution de la liberté de presse. Un sujet bien défini mais qui devrait être situé dans son contexte historique pour pouvoir être bien compris. De plus, ledit sujet est aussi placé dans son contexte politique. C’est que, l’évolution de la liberté de la presse à Madagascar est souvent liée au développement politique de ce dernier.

    Ce dossier comporte cinq volets. Ceux-ci seront publiés successivement sur notre site d’information. Notons que cette série d’entretien évoque l’évolution jusqu’à l’année 2001 de la liberté de la presse à Madagascar. En raison de la crise sociopolitique qui prévaut dans la Grande Ile, la situation des médias malgaches durant le gouvernement de Marc Ravalomanana et la Transition d’Andry Rajoelina fera l’objet de deux autres entretiens qui seront publiés ultérieurement.

    Dans ce premier volet de notre dossier sur la presse malgache, Sylviane Loubradou interroge Richard Claude Ratovonarivo sur l’évolution de la liberté de la presse à Madagascar pendant la période pré- coloniale.

    O MADA.pro : Comment s’est-elle déroulée la vie politique à Madagascar au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, période qui a marqué les débuts de la presse malgache ?

    -Ratovonarivo : Lorsque le premier journal malgache, en l’occurrence le mensuel Teny Soa (Bonne parole), paraît au mois de janvier 1866, Madagascar est un Etat monarchique souverain dont le royaume s’étend sur les Hautes Terres centrales de l’île ainsi que quelques régions côtières. Les reines Rasoherina (1863-1868), Ranavalona II (1868- 1883) et Ranavalona III (1883- 1897) incarnent tour à tour le pouvoir monarchique. Quant au premier ministre Rainilaiarivony, il réussit à perdurer pendant plus de trente ans à la tête du gouvernement en devenant l’époux des trois reines successives.

    Au XIXe siècle, Madagascar entretient des relations diplomatiques et commerciales avec les grandes nations comme les Etats-Unis, l’Angleterre et la France. Conséquence de ces relations : le pays s’ouvre de plus en plus aux étrangers. Ainsi, après la signature du traité de 1865 avec l’Angleterre et celui de 1868 avec la France, bon nombre d’Anglais et de Français s’installent dans l’île où ils sont considérés comme les sujets de la nation la plus favorisée. Ils peuvent alors « s’établir partout où ils le jugeront convenable, prendre à bail ou acquérir toute espèce de bien, meubles et immeubles, et se livrer à toutes les opérations commerciales et industrielles ». Beaucoup de colons français s’établissent alors sur la côte Est et l’Ouest de l’île, exploitant la terre ou s’adonnant au commerce. De nombreux Anglais, de leur côté, se font accorder des concessions d’exploitation minière ou de bois, tandis que d’autres pratiquent le commerce. Dans cette concurrence à laquelle ils se livrent, les colons français se sentent lésés. Aussi, ces derniers estiment-ils nécessaire la conquête de Madagascar par le gouvernement français.

    Une guerre franco-malgache se déroule alors entre 1883 et 1885. Elle aboutit, d’une part, à l’occupation par la France de Mahajanga et Toamasina et, d’autre part, à la signature d’un traité de paix instaurant un protectorat français sur la Grande Ile. Cependant, ledit protectorat est nominal, c'est-à-dire qui n’a que le nom, sans avoir de réalité, d’importance, alors que l’influence française ne cesse de diminuer. C’est que, pour contrer les visées colonialistes de l’Etat français, le gouvernement malgache développe l’influence anglaise dans le pays. Mais après un accord secret franco-anglais, un corps expéditionnaire français débarque à Mahajanga en 1895, atteint Antananarivo après neuf mois de guerre contre l’armée malgache. La capitale est occupée mais la reine Ranavalona III reste souveraine. Pourtant, la France réussit en 1896 à annexer Madagascar. Ce dernier perd alors son indépendance et devient une colonie française. La royauté malgache est abolie en 1897 et la reine est exilée à Alger. Placé à la tête de l’administration coloniale, le Résident général exerce désormais la réalité du pouvoir.

    O Quels sont les caractéristiques de la presse malgache durant la période pré coloniale ?

    -Après leur installation à Madagascar au temps du roi Radama 1er (1810- 1820), les missionnaires protestants anglais fixent la langue malgache par écrit en caractères latins et y construisent des écoles pour permettre aux enfants malgaches d’apprendre à lire et à écrire. Aussi, est-il tout à fait normal qu’ils créent en 1866 le premier journal en langue malgache Teny Soa. Ce titre est suivi par la suite par d’autres périodiques en malgache : Ny Mpamangy et Mpanolotsaina pour la mission protestante ; Ny Resaka pour la mission catholique. Le rôle essentiel des périodiques confessionnels, sinon unique pour certains d’entre eux, est de faire connaître le christianisme et l’éthique chrétienne.

    Pour sa part, l’Etat malgache lance en 1863 un journal officiel en malgache. Il s’agit du mensuel Ny gazety malagasy qui est destiné à « tenir au courant les habitants de la marche des affaires politiques du royaume ».

    Par ailleurs, la presse en langue française se développe à partir de 1880 à Toamasia où sont concentrés la plupart des colons français. Ces derniers éditent plusieurs hebdomadaires : La cloche, Le courrier de Madagascar, La France orientale, Le Madagascar, ainsi que d’autres encore. Antsiranana, deuxième foyer de la presse des colons français, voit la parution de L’avenir de Diego Suarez et du Clairon. Antananarivo possède aussi quelques périodiques français comme le Progrès de l’Imerina. Le but de ces journaux des colons français est en premier lieu d’alerter l’opinion publique française et l’Assemblée nationale à Paris sur la nécessité de la conquête de la colonie française dans l’île.

    Les journaux en langue anglaise dont la plupart paraissent à Antananarivo à partir de 1882, ne sont pas nombreux. Les plus influents parmi eux sont : Madagascar Times, Madagascar News et Madagascar World. Pour atteindre les lecteurs malgaches, les éditeurs anglais font aussi paraître les traductions des articles de Madagascar News dans un journal malgache dénommé Ny filazalazana malagasy. En général, la presse des ressortissants anglais fonde son programme politique sur la défense de l’indépendance du royaume de Madagascar contre les prétentions territoriales et politiques de la France. Cette démarche s’explique par le fait que les Anglais s’entendent bien avec les autorités malgaches et leur influence auprès de celles-ci est réelle.

    O Comment expliquer cette prolifération des journaux alors que la presse malgache est encore à ses débuts ?

    -A l’époque, la presse écrite est l’unique moyen d’information existant à Madagascar. Son importance et son influence décisive sur le déroulement de l’histoire, des événements, sont rapidement compris par les différents protagonistes de la vie sociopolitique malgache. A tel point que, selon le panorama de la presse pré coloniale à Madagascar tel qu’il vient d’être dressé, ces derniers possèdent tous des journaux pour véhiculer leurs idées et défendre leurs intérêts. C’est que, les multiples enjeux sont de taille. Ils dépassent largement le cadre étroit du royaume, voire du territoire malgache dans son ensemble, et s’inscrivent dans un contexte mondial de la propagation de la foi chrétienne et de l’expansion de l’impérialisme des nations coloniales au XIXème siècle.

    C’est ainsi que les rivalités entre les missions catholiques et protestants alimentent les colonnes des journaux confessionnels. La revue protestante Teny Soa ne se montre pas tendre lorsqu’elle critique la doctrine et les pratiques catholiques : « Le Pape, écrit-elle, serait le successeur de Saint Pierre. Saint Pierre vivait dans la pauvreté, tandis que le Pape jouit d’une véritable opulence. Les prêtres prétendent détenir le pouvoir de pardonner aux catholiques leurs péchés. Par conséquent, les catholiques ne font que prendre à la lettre la parole de Dieu ». Et l’article se termine par une exhortation des lecteurs à savoir choisir, à ne pas lâcher la religion la plus convenable, c’est à dire le protestantisme bien entendu.

    Pour sa part, le périodique catholique Ny resaka souligne dès son premier numéro sa volonté de riposter aux attaques des protestants et conclut son article principal en ces termes : « Seule la religion catholique a été établie par Jésus-Christ. Seule, elle conduit au Salut ; les quatre autres religions sont l’œuvre de catholiques apostats et toutes les quatre autres mènent à la perdition éternelle. Je vous en supplie donc, ô mes amis, embrassez au plus vite la religion catholique, car en dehors de cette religion, point de salut ! »

    Les polémiques portent aussi sur le terrain politique. Ainsi, les catholiques accusent les missionnaires anglais d’être « des agents diplomatiques spéciaux dont le gouvernement britannique se sert sous le couvert de la Société des missions évangéliques, les lançant indifféremment dans tous les pays coloniaux, tantôt en éclaireurs, tantôt pour susciter des embarras aux autres gouvernements ». Les missionnaires anglais se défendent toujours avec véhémence contre de telles accusations, en particulier au lendemain de la conquête française. A en croire l’historienne Lucile Rabearimanana qui a publié à la Librairie Mixte d’Antananarivo, en 1980, un ouvrage intitulé La presse d’opinions à Madagascar, parfois le ton monte et les insultes pleuvent dans les colonnes de la presse confessionnelle, les uns qualifiant les autres d’idolâtres et païens.

    Dans la presse des étrangers et, évidemment, dans celle de l’Etat malgache, les visées de la France sur Madagascar suscitent aussi des polémiques. Ainsi, la presse des Français lance des attaques dans tous les azimuts. Elle critique le personnel administratif local français dont « l’immobilisme et l’incompétence font reculer l’influence française à Madagascar ». Elle fustige le gouvernement français qui « ne donnerait que peu de subsides aux missions catholiques alors que les missions protestantes reçoivent l’aide nécessaire pour affermir l’influence britannique dans l’île ».Elle qualifie les missionnaires protestants de « vulgaires commis voyageurs de l’influence britannique qui incitent les Malgaches à tenir tête aux Français ». Elle s’épanche en violentes critiques à l’encontre du gouvernement malgache. Le journal La cloche va même jusqu’à lancer un défi à ce dernier : « Vous vous croyez bien en sureté, séparés de nous par vos collines et vos ruisseaux. Ah ! Nous saurons trouver le chemin de la Reine (…) pour vous obliger à déposer votre couronne entre nos mains ».

    Devant tant de hargne, le journal officiel Ny gazety malagasy, se contente de relater les péripéties de l’histoire des relations franco-malgaches en s’efforçant de mettre en évidence les exactions des Français tant par les actes de provocation sur les côtes que par les exagérations de la presse des colons. Mais il évite de dénigrer ces derniers et de prononcer des paroles diffamatoires à leur égard. En fait, Ny gazety malagasy vise surtout à mobiliser l’opinion publique en faveur de la politique gouvernementale de défense contre l’agression des Français en soutenant le Premier ministre Rainilaiarivony qui s’efforce de galvaniser le peuple malgache dans cette lutte, de l’encourager à résister contre les Français.

    O Peut-on déduire de ces faits que la presse était entièrement libre à Madagascar durant la période pré coloniale ?

    -La liberté de la presse est totale durant cette période car les rapports des forces ne permettent pas aux différents protagonistes de contrôler les journaux édités par leurs adversaires. Mais, il faut dire qu’elle a surtout profité aux intérêts étrangers. Intérêts des missionnaires, catholiques comme protestants, tout d’abord ; et intérêts des colons, toutes nationalités confondues, ensuite. Dans ce contexte, la principale victime de cette liberté de la presse est le pouvoir monarchique à Madagascar.

     

     

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