A la une

  • PRESSE MALGACHE : DE LA RESTRICTION A LA LIBERTE SURVEILLEE

    photo

    La difficile pacification de Madagascar n’a pas permis au général Gallieni l’application dans la Grande Ile de la liberté de presse

    2. Période coloniale (1896- 1960) :
    « Une presse harcelée mais combative »

    Propos de Richard Claude Ratovonarivo recueillis par Sylviane Loubradou | 23/05/2011

    (MADA.pro) Ce dossier thématique concerne l’évolution de la liberté de la presse et les atteintes à la liberté d’expression à Madagascar, depuis la naissance du premier journal malgache en 1866 à nos jours. Pour en parler : Richard Claude Ratovonarivo, directeur-fondateur de MADA.pro. Editeur de presse, journaliste et enseignant en journalisme, celui-ci a effectué des recherches sur la presse malgache.

    Les propos de Ratovonarivo ont été recueillis par Sylviane Loubradou. Celle-ci s’est, pour sa part, intéressée très tôt aux problèmes des médias à Madagascar puisqu’elle a consacré à la presse malgache ses mémoires et sa thèse d’études universitaires en science politique en France.

    Dans cet entretien, il sera surtout question de l’évolution de la liberté de presse. Un sujet bien défini mais qui devrait être situé dans son contexte historique pour pouvoir être bien compris. De plus, ledit sujet est aussi placé dans son contexte politique. C’est que, l’évolution de la liberté de la presse à Madagascar est souvent liée au développement politique de ce dernier.

    Ce dossier comporte cinq volets. Ceux-ci seront publiés successivement sur notre site d’information. Notons que cette série d’entretien évoque l’évolution jusqu’à l’année 2001 de la liberté de la presse à Madagascar. En raison de la crise sociopolitique qui prévaut dans la Grande Ile, la situation des médias malgaches durant le gouvernement de Marc Ravalomanana et la Transition d’Andry Rajoelina fera l’objet de deux autres entretiens qui seront publiés ultérieurement.

    Dans ce deuxième volet de notre dossier sur la presse malgache, Sylviane Loubradou interroge Richard Claude Ratovonarivo sur l’évolution de la liberté de la presse à Madagascar pendant la période coloniale.

    O MADA .pro : A Madagascar, pendant la colonisation, le développement de la presse est lié à l’évolution de la vie politique. Quelles sont les caractéristiques de cette évolution ?

    -RATOVONARIVO : Madagascar est annexé par la France le 6 août 1896. Il ne retrouve son indépendance que le 26 juin 1960.

    Les quelque soixante-quatre années de la période coloniale française dans l’île sont marquées par la résistance populaire contre le fait colonial. Il y a tout d’abord le mouvement patriotique des Menalamba (ceux qui ont les toges rouges de poussière) dont la résistance, commencée en 1901, dure plusieurs années. Il y a ensuite la révolte nationaliste menée par la société secrète des jeunes intellectuels VVS (la section du Fer et de la Pierre, symboles de la pureté et de la fermeté) dont les meneurs sont arrêtés en 1915. Il y a enfin le soulèvement populaire déclenché le 29 mars 1947. Cette révolte est la plus vaste, la plus violente et la plus meurtrière que Madagascar ait connue dans sa lutte pour l’émancipation. L’insurrection ne sera matée qu’au bout d’une vingtaine de mois et la mort de 100 000 Malgaches en serait le tribut. C’est que, ce soulèvement a été impitoyablement réprimé par le pouvoir colonial. Fin 1948, les forces de répression ont eu raison de l’insurrection. La paix coloniale règne de nouveau dans l’île. Prend place alors la série des procès de plus de 5000 insurgés. Les tribunaux militaires et cours criminelles prononcent 2000 condamnations dont une quarantaine de condamnations à mort suivies d’effet.

    Traumatisés par les rigueurs de la répression qui suit l’insurrection, les Malgaches s’enferment dans un total mutisme. A tel point que toute vie politique est mise en sommeil dans tout le pays de 1947 jusqu’en 1956, date du vote par l’Assemblée nationale française de la Loi-cadre. Promulguée par l’Etat français celle-ci ouvre des perspectives politiques plus claires : les Malgaches sentent que l’Union française est en pleine transformation. C’est ainsi que les premiers partis politiques malgaches voient le jour et peuvent militer en toute liberté. Les partis nationalistes trouvent alors un terrain de bataille propice, avec deux revendications de plus en plus populaires : l’émancipation de Madagascar et l’amnistie des condamnés politiques.

    Lors du referendum d’autodétermination de 1958, Madagascar choisit l’indépendance tout en restant au sein de la communauté française. La proclamation de l’indépendance retrouvée intervient alors en 1960. Et tous les condamnés politiques sont libérés…

    O Quelle place la presse malgache occupe-t-elle durant la période coloniale ?

    -La lecture des journaux est favorisée par le développement de l’instruction, devenue obligatoire depuis 1881 pour les enfants de 7 à 16 ans. Ainsi, on compte à Madagascar 137 356 élèves de quelque 1155 écoles protestantes et 26 739 élèves des jésuites catholiques peu avant la colonisation. Conséquence de cette situation : au début de la colonisation, le nombre des journaux malgaches augmente. Il passe d’une dizaine de titres pendant la période coloniale à 30 en 1920 dont 3 bihebdomadaires et 20 hebdomadaires. Une telle floraison de titres s’explique en grande partie par la position politique adoptée par cette presse du début de la colonisation, laquelle prend partie pour cette dernière. A l’instar de Ny basivava et Mifoha i Madagasikara. Mais les journaux de l’opposition existent aussi. On peut citer parmi ces derniers : Ny lakolosy volamena, Ny loharano, Ny fitarikandro et Ny mazava.

    A partir des années 20, la presse nationaliste est foisonnante et débordante d’activités. Elle se développe en tant que journaux d’opinion en langue française comme Le libéré, L’opinion, Le réveil malgache, L’aurore malgache, L’aube nouvelle, La patrie malgache, La nation malgache et Le prolétariat malgache. Mais les journaux d’opinion en langue malgache édités par les nationalistes ne peuvent paraître qu’après l’avènement du Front populaire en France en 1936. Il s’agit entre autres de Ny rariny, Mongo, Fanilon’ny mpiasa, Firenena malagasy, Akon’ny nosy, Fehizoro, Feon’ny vahoaka, Fandrosoam-baovao et Kitan’ny maraina.

    La presse d’opinion voit ses conditions d’existence se détériorer avec l’insurrection de 1947. Mais il faut signaler que cette presse d’opinion et la lutte nationaliste deviennent intimement liées : elles sont menées par les mêmes personnes. En fait, de 1947 jusqu’au vote de la Loi-cadre en 1956, c’est la période d’un combat tenace livré contre le régime colonial par une presse nationaliste qui prend la relève des partis politiques nationalistes réduits au silence par le pouvoir colonial. La lutte nationaliste continue donc sous une forme originale, par le biais d’une presse d’opinion qui cristallise les mécontentements contre l’administration métropolitaine et combat seule pour l’indépendance. Au sein de cette presse, on peut citer des nouveaux titres : Fahaleovantena, Tenimiera, Ny gazetin’ny malagasy, Antson’ny malagasy, Ny antson’ny mpiasa, Fandrosoam-baovao, Antson’ny nosy, Kitan’i Madagasikara, Imongo vaovao, Maresaka. Par ailleurs, des nouveaux journaux d’opinion bénéficiant de l’appui de l’administration coloniale paraissent aussi tels Voromahery, Zanaboromahery, Fifohazan’ny tantsiraka, Ny firaisana, Ny antsika.

    Après 1956, les partis politiques qui luttent pour l’émancipation de Madagascar sont de nouveau autorisés. Les journaux nationalistes les soutiennent naturellement jusqu’à la proclamation de l’indépendance en 1960.

    O La prolifération des journaux est en général favorisée par l’existence de la liberté de la presse. Est-ce le cas à Madagascar durant la période coloniale ?

    -Jusqu’en 1901, Madagascar jouit d’ne liberté totale de la presse. Mais, à partir de cette date, l’administration coloniale met fin à cette liberté, ou plus exactement, elle instaure deux régimes : les journaux de langue malgache sont, en vertu d’un décret du 16 février 1901, soumis au régime de l’autorisation préalable et de la censure, tandis que ceux de langue française continue de jouir de la liberté accordée par la loi française sur la presse du 29 juillet 1881.

    En principe, la loi française sur la presse du 29 juillet 1881 est déclarée exécutoire dans toutes les colonies françaises dès 1895. Mais les circonstances politiques locales ne permettent guère l’application de cette loi à Madagascar. C’est que, entre 1896 et 1936, il y a tout d’abord la longue et difficile période de la « pacification » du territoire relevant de l’ancien Royaume malgache menée par le général Gallieni, pendant laquelle les colonisateurs font face au vaste mouvement patriotique des Menalamba, puis entreprennent, non sans mal, la conquête des régions côtières. Il y a ensuite, la mise en place de l’administration coloniale et dans plusieurs régions, les colonisateurs instaurent l’état de siège pendant plusieurs années.

    La situation change avec l’arrivée au pouvoir de la gauche en France en 1936. Quelques mois après cette date , en effet, la liberté de presse est enfin établie pour toutes les différentes catégories de journaux à Madagascar.

    Mais, cette liberté est rapidement détruite par la seconde guerre mondiale. Dès 1939, le contrôle de la presse est à nouveau instauré par les autorités administratives qui peuvent procéder à la saisie des journaux « menant campagne contre la défense nationale en dénigrant l’œuvre ou l’influence française ».

    Avec le retour de la paix en 1945, la presse malgache retrouve la liberté. Mais elle est à nouveau muselée par les autorités coloniales après les événements insurrectionnels de 1947. Et ce, jusqu’à l’application des mesures libérales prises après le vote en France de la Loi-cadre en 1956. Après cette date, la presse malgache devait retrouver sa vitalité.

    O Comment ces différents régimes de presse sont-ils appliqués ?

    -Durant la colonisation, les méthodes coloniales pour museler la presse malgache ne diffèrent pas tellement. Pour connaître ces méthodes, on peut se référer à ce qui se pratique au cours des quarante premières années de la colonisation, époque sur laquelle le livre La presse d’opinion à Madagascar de Lucile Rabearimanana fournit des renseignements détaillés quant aux conditions d’existence des journaux malgaches.

    Ainsi, avant 1936, les restrictions sont nombreuses. C’est ainsi que l’édition d’un journal est soumise à une autorisation préalable du gouverneur général. Cette autorisation qui spécifie que le journal ne peut traiter en aucun cas de questions politiques ou relatives à l’administration, est révocable ; Par ailleurs, un journal ne peut être dirigé que par un citoyen français.

    La censure est également instaurée. C’est ainsi que tous les articles doivent être déposés 48 heures au moins avant la mise en vente des journaux auprès d’une commission composée par le chef du bureau politique, un fonctionnaire désigné par le gouverneur général et un assesseur de la Cour d’appel. Il revient à cette commission d’autoriser ou d’interdire la publication des articles.

    Les entraves à la diffusion sont nombreuses. En province, les journaux nationalistes sont parfois bloqués par l’administration dès leur arrivée dans les bureaux de poste : ils sont alors retournés à l’envoyeur, sans être ouverts, avec la mention « refusé par le destinataire ». Plus fréquemment, les journaux sont stockés pendant des semaines avant d’être distribués à leurs destinataires, afin de diminuer leur chance de vente. Plus directement, les dépositaires sont victimes de toutes sortes d’intimidations lancées pour les décourager dans leurs activités : on les convoque souvent au commissariat de police ou au bureau de la Sûreté générale où on les dissuade de vendre les journaux nationalistes. Ils sont parfois taxés de rebelles ou d’anti-français.

    Pour faire taire la presse, l’administration coloniale recourt aussi à d’autres armes, en particulier, les poursuites devant les tribunaux des journalistes pour délit de presse. Ces derniers sont alors condamnés à de longs mois de prison et à payer des lourdes amendes ainsi que des importants dommages et intérêts.

    O Comment expliquer le fait que les nombreuses entraves à la liberté de la presse n’ont pas provoqué un ralentissement des activités journalistiques ?

    -Malgré la répression qui s’abat continuellement sur elle, la presse malgache n’en continue pas moins d’exister durant les quelque soixante-quatre années de colonisation française à Madagascar. C’est que, les journaux réussissent à contourner les difficultés de plusieurs manières. Ainsi, avant 1936, la presse politiquement et ouvertement engagée, s’exprime en français pour éviter les rigueurs des conditions juridiques de la presse malgache. Pendant la même période, les journaux en malgache s’efforcent de contourner l’interdiction de parler de la politique dans leurs colonnes en publiant des poèmes d’une littérature engagée dans la lutte anticoloniale qui réussissent à passer à travers les mailles de la censure. Il faut signaler par ailleurs que durant la période de colonisation, les journalistes réussissent à appliquer une méthode infaillible : les journaux momentanément suspendus reparaissent tout de suite sous d’autres titres.

    O Durant les quelque soixante-quatre années de colonisation française, l’administration coloniale n’a cessé de prendre des mesures répressives à l’encontre de la presse à Madagascar. Mais finalement, ces mesures n’ont pas portées les résultats qu’elles escomptaient. Que peut-on en conclure ?

    -Cet échec de l’administration coloniale n’est pas dû uniquement à la combativité des journalistes. Il est essentiellement dû au fait que l’existence des journaux malgaches a toujours répondu à un véritable besoin pour la population locale durant la colonisation française à Madagascar. En fait, à l’époque, étouffer la presse équivaut à empêcher le peuple malgache d’exprimer ses légitimes aspirations pour se libérer du joug colonial. C’est donc étouffer le mouvement nationaliste. Or, ce mouvement est devenu irréversible au fil du temps. Et les journaux étaient parfois les seuls à le véhiculer.

     

     

Imprimer Retour

 

pub

 

pub

 

pub

 

pub